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Programme 2009



Par : Fredéric Polier


Présentation du directeur et metteur en scène

Dans le cadre du Théâtre de l’Orangerie au Parc La Grange dont il est directeur depuis 2007, Frédéric Polier, également comédien, propose chaque été au public pléthore de pièces ébouriffantes. Après des débuts au théâtre de l’Usine et au théâtre du Garage dans les années 90, il n’a cessé de monter des pièces, souvent en marge de l’institution, avec un enthousiasme contagieux. L’on se souvient de son Maître et Marguerite en 2005, adapté du roman de Boulgakov dont l’accueil, critique et public, fit date. Ou du Mein Kampf (Farce) de Tabori en 2007, toujours au Loup.
La programmation 2009 peut dérouter, de par sa brièveté en regard de la luxuriance carnivore des saisons précédentes, ou par son apparent classicisme, mais ne vous y trompez pas, le choix est plus audacieux que paresseux. Ne lui jetez pas la pierre, qu’il avalerait avec jubilation, mais jetez-lui le gant, il le relèvera et vous mènera au pré,
au crépuscule, là où l’Orangerie, cette année, a plongé ses racines.

L’Orangerie

En effet, pour cette saison 2009, adieu palmiers et orangers en pot, la scène a quitté la serre qui l’abritait, pour grimper et s’insinuer plus haut dans le Parc La Grange. L’Orangerie fait peau neuve. Construit en 1856 par Edmond Favre, le père de William, comme petit théâtre privé, cet édifice de style néo-grec avait une double fonction : serre pour orangers l’hiver et théâtre l’été. En 1981, Richard Vachoux, avec Méphisto-Valse, rendait à l’Orangerie sa vocation originelle, savante mixité botanico-théâtrale.
Suivirent de nombreuses années de «Fêtes romantiques». Puis Philippe Lüscher et Mathieu Chardet se succédèrent à la direction du théâtre. Toutefois, son état de vétusté avancée rendait urgente une restauration complète du lieu, tout en lui restituant son aspect et sa typologie d’origine. Une fois la demande de crédit votée par le Conseil Municipal de la Ville de Genève, le bureau d’architectes Massimo Lopreno a été mandaté pour mener à bien ce chantier qui inclut la rénovation des trois dépendances, la réfection de l’enveloppe et la mise en conformité de l’ensemble. De même que l’ouverture de la scène historique, murée en 1966, et l’installation de nouveaux gradins modulables. Sans oublier la création regroupée de loges, ateliers et sanitaires, ainsi que de locaux pour les employés du SEVE. Enfin, la construction d’un coffre de bois fixe, pour la buvette et la billetterie. La réouverture est en principe prévue pour 2010, avec la volonté manifeste de maintenir l’esprit de ce lieu magique.

La Tour Vagabonde

Mais où donc délocaliser cette saison et lui garder son âme en toute cohérence ? Frédéric Polier avait des désirs de chapiteau, de plein air et souhaitait rester dans le parc. Après qu’il eut envisagé diverses solutions, s’est imposé à lui, comme une évidence, le choix de la Tour Vagabonde, quasi-réplique du Théâtre du Globe à Londres, où se jouaient les pièces de Shakespeare au XVIIe siècle. Un choix «de l’ordre fantasmatique, une idée fixe», selon le directeur de l’Orangerie. Des maquettes du Globe, des récits qu’il entendit, des rencontres avec les concepteurs de l’objet, furent déterminants.

Plus quelques raisons secrètes dont il entretient savamment le mystère. Ce théâtre, démontable au gré des envies et des opportunités, né en 1996 de la passion de quatre Fribourgeois pour la scène et le théâtre, poursuit sa route nomade à travers la Suisse en autant d’étapes uniques. Il est donc, pour une saison seulement, le cocon où se trameront tout au long de l’été les fils et les intrigues de ce tisserand-funambule de l’imaginaire et de sa troupe de l’Atelier Sphinx.
En amont d’une magique nostalgie enfantine, le choix de ce chapiteau de bois témoigne d’un intérêt pour une approche différente de la scène théâtrale, débarrassée de son aspect intimidant et peut-être élitiste, dans l’idée avouée de rendre les arts vivants plus accessibles au grand nombre. La reconstruction à Londres du Théâtre du Globe à l’identique, l’émotion suscitée par la mise au jour des vestiges du théâtre original redécouverts l’année passée par hasard, participent de cette idée. En un vaste champ d’herbe, comme en une clairière ceinturée d’arbres vénérables, se dresse ce château ambulant, tout de bois et d’acier, recouvert de toile cirée peinte, avec son chapeau blanc et ses escaliers à la Escher. Insecte gigantesque, champignonnesque,
monté sur pédoncules et tarses ligneux ou fusée spatiale tombée de la lune, nul ne le sait. Le sombre ventre de l’édifice abrite des sièges dans le parterre central ainsi que des places latérales en demi-cercle sur les galeries en hauteur. A la façon d’un cirque médiéval itinérant, qui évoquerait toute une imagerie de bateleurs et baladins, montreurs
d’ours et combats de coq, à la lumière vacillante des chandelles et dans l’odeur du suif.

Gageons que le public n’y perdra pas au change, tant ce o de bois («wooden O»), enchâssé dans la nature, étonne, enchante, émerveille. Sa spécificité architecturale, toute de rondeur et de hauteur, permet une scénographie inédite à géométrie variable, ainsi qu’une grande proximité physique de l’acteur et du spectateur, où chacun devient spect-acteur. De plus, la jauge s’en est trouvée doublée, ce théâtre pouvant accueillir près de 250 spectateurs. Et contrairement aux théâtres élisabéthains d’époque, celui-ci est entièrement couvert, les spectateurs seront donc à l’abri des rincées qui sont si souvent le cauchemar des scènes estivales, sans pour autant lui enlever le charme de ces inconvénients. Avis aux pyrophobes : l’ensemble est ignifugé, protégé autant des colères du ciel que du feu, charge à la troupe du Sphinx d’y brûler les planches,
en masques et en musique. N’y manque que la phrase de Pétrone au fronton du Globe original : totus mundus agit histrionem («tout le monde joue la comédie»).
Une buvette sous chapiteau accueillera chaque soir de spectacle les estomacs dans les talons qui s’y sustenteront, à n’en pas douter, de tartelettes amandines, mortadelles d’Italie & pâtés en croûte, et les gosiers à sec qui s’y rafraîchiront de flacons de rubis
et de topaze, voire d’eaux acratopèges et sodas pétillants sous la voûte stellaire.
Laissez l’esprit du lieu, celui du temps, vous enchanter oreilles, yeux, babines et
papilles, tous sens ensorcelés.

Rendez-vous le 23 juin pour la fête de lancement de la saison !

Présentation de la saison (par Sabine Lalive d’Epinay)

Le décor est planté, voyons-en la sève élaborée, la moëlle quintessencielle. «J’ai choisi deux histoires d’amour et de guerre» annonce d’emblée Frédéric Polier.
A savoir Cymbeline de William Shakespeare et Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand. Deux histoires d’amour, d’armes et de larmes en cinq actes où ça ferraille et guerroie sec au IVe acte. Deux pièces en vers sur le désir, où l’intrigue, avec le temps, fait son travail de mémoire, de pardon et de paix, comme en une volonté d’apaisement après les turbulences. Et tant pis si l’Idéal – romantique, y laisse ses plumes demi-deuil, avec sous la peau chair-de-poulée cet arrière-goût d’amertume que laissent les illusions déçues. Deux auteurs au texte séminal et subtil, dense, intense, invraisemblable, d’une inventivité langagière truculente, lardé de jeux de mots, d’ironie, de double ou triple-sens, qui filent la métaphore versatile sans jamais épuiser l’équivoque. Ni lui lâcher la bride poétique.

Choix étonnant a priori pour ce metteur en scène, né au théâtre dans l’alternatif et le théâtre off, qui n’aime rien tant que de défricher et d’innover, de créer des pièces fortes, dures et crues. «Les deux pièces sont un fantasme», avoue-t-il.
Après Le Songe d’une nuit d’été qui ouvrait la saison dernière, c’est donc à nouveau une pièce de Shakespeare qui ouvrira les feux d’une saison qui se clôt avec Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand, que chacun croit connaître et qui, pourtant, ne cesse de surprendre. C’est donc une saison en trompe-l’oeil que nous propose le Maître des Cérémonies. Deux pièces qui disent l’imposture, les faux-semblants, la jalousie, le narcissisme, par le biais du masque et du travestissement ; qui égratignent l’Ordre injuste, les préjugés de classe ou de genre en autant d’archétypes et de symboles.
C’est l’irruption du merveilleux, du féerique, dans une réalité dictée par la guerre et la politique des puissants. Un rêve parasité par les passions humaines et habité par elles, parodiant le monde qui devient théâtre qui devient monde, effaçant les frontières entre l’art(ifice) et la réalité pour en mieux dévoiler les mécanismes. Le théâtre comme miroir du monde en faux-vrai ou en vrai-faux.

L’humaine comédie des passions minuscules où la raison péremptoire vacille, tissée de dialectique subtile entre vice et vertu, vengeance et pardon, culpabilité et repentir,
ordre et chaos, où les effets pervers de l’entropie s’estomperaient, où la logique guerrière auto-destructrice s’effondrerait sous la pression d’une Providence radoucie d’espérance. Deux contes d’été à la bouffonnerie mélancolique qui mettent à nu, sous les oripeaux arrachés de l’illusion, une fragile et improbable nature humaine.
Pour l’anecdote, les hasards de l’onomastique accolent deux noms-titres qui débutent par les deux lettres CY, Cymbeline et Cyrano. Trois syllabes (ré)sonnantes pour deux noms d’homme, car défiez-vous des apparences – phonétiques cette fois, Cymbeline est un homme, et même un roi. Point de querelle du Cy, donc, même si les unités d’action, de temps, de lieu n’ont de loin pas cours ici.


Visite virtuelle de la Tour Vagabonde




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